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Etienne Bressoud, auteur de Nudge et autres coups de pouce pour mieux apprendre

Le Nudge : un vrai levier (aussi) sur les enjeux de formation ? – Interview d’Etienne Bressoud, auteur de ‘Nudge et autres coups de pouce pour mieux apprendre’

19 Nov. 2020 | Vu, lu, entendu

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Lentement mais sûrement, l’usage du Nudge — qui a d’abord touché le domaine des politiques publiques — se diffuse dans la sphère du marketing, en y apportant des gains d’efficacité bien appréciables. Mais son champ potentiel d’application, et par extension celui de l’économie comportementale, est en réalité beaucoup plus large que l’on ne pourrait le penser. C’est ce que démontre à l’évidence le tout nouveau livre d’Etienne Bressoud, qui s’intéresse à l’enjeu de la formation et de l’apprentissage, qui nous concerne tous dans un contexte d’obsolescence accélérée des connaissances. Son auteur répond aux questions de MRNews.

MRNews : Votre livre ‘Nudge et autres coups de pouce pour mieux apprendre’ vient d’être publié aux éditions Pearson, avec une préface signée Frank Bournois, aujourd’hui Doyen de l’ESCP. Quel manque vous semblait-il important de combler en écrivant celui-ci ? Et à qui est-il destiné ?

Etienne Bressoud (Nudge BVA) : Je souhaitais combler deux manques sur le sujet de la formation, l’un côté apprenant et l’autre côté formateur. Côté apprenant, le point de départ est un constat que nous pouvons tous faire. C’est celui de la vitesse à laquelle nos connaissances deviennent vite obsolètes si nous ne nous formons pas en continu pour répondre aux évolutions du monde du travail. Et comme nous n’aimons pas faire des efforts, et que se former en est un, les nudges peuvent nous y aider. J’ai été étudiant en marketing il y a 20 ans, je crois honnêtement que je peux reprendre une bonne partie de mes cours de l’époque et les mettre en vrac à la poubelle. Quand WhatsApp atteint les 100 millions d’utilisateurs en moins de 2 ans, et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, on ne peut plus faire du marketing comme il y a 20 ans. Trop de choses ont changé. Avec le digital en particulier, tout s’accélère. Et ce constat s’applique bien sûr à quasiment toutes les disciplines. Côté formateur, s’ajoute une conviction — qui s’est nourrie de mon expérience de prof— que l’on ne peut plus enseigner aujourd’hui comme on le faisait il y a dix ou vingt ans, et que les sciences comportementales et le nudge donnent des clés pour concevoir les formations de manière plus efficace.

Nous sommes tous concernés par le sujet de l’éducation, que ce soit pour nous-mêmes ou pour nos enfants. Ce livre se focalise plus spécifiquement sur la formation professionnelle. Avec l’apport des neurosciences, des choses extraordinaires sont faites pour l’école, avec des Stanislas Dehaene et des François Taddei notamment. Mais il me semblait nécessaire de s’intéresser à ce terrain pédagogique différent qu’est celui du monde professionnel. 

Ma conviction est que l’on ne peut plus enseigner comme on le faisait il y a dix ou vingt ans, et que les sciences comportementales et le nudge donnent des clés pour concevoir les formations de manière plus efficace.

Écrire un livre est un exercice de longue haleine… Un déclic vous a poussé à l’acte ?

Cela fait 3 ou 4 ans que ce projet d’écriture a commencé à germer, tout simplement parce que ce sujet est à la rencontre de mes deux domaines d’expertises professionnels : l’enseignement et le nudge. Plus je creusais les sciences comportementales, plus j’étais convaincu que j’avais des choses à dire, des convictions à partager sur la façon dont le nudge peut améliorer la formation telle qu’elle est le plus souvent pratiquée. Et un jour, je me suis lancé… J’ai contacté un éditeur, Pearson, qui a accepté ; je me suis engagé, donc je ne pouvais plus reculer. J’ajouterai au chapitre des motivations qu’il y a bien sûr une forme de reconnaissance associée à l’écriture d’un livre. Reconnaissance professionnelle, évidemment : il s’agit de partager ce que j’ai appris de mes missions passées et de susciter de nouvelles possibilités de collaboration. Et reconnaissance personnelle aussi : c’est un exercice passionnant et gratifiant.

Quelles sont donc vos convictions clés sur la façon dont il faut faire évoluer la formation ?

Ma grande conviction c’est que la formation doit servir à changer les comportements au-delà de nourrir de connaissances. Il en résulte que la formation ne doit pas être considérée comme un aboutissement – ce qui est un réflexe courant – mais plutôt comme un point de départ. Si l’on se met dans cette posture qui consiste à recevoir une formation et, la session terminée, à se dire c’est bien, on a passé un bon moment, on a appris plein de choses et on retourne à ses habitudes, alors pour moi on a manqué quelque chose. Il y a une citation que j’aime beaucoup, qui dit que le changement est un process, et non un évènement. En conséquence, le suivi post-formation est au moins aussi important que la formation elle-même. Pourtant, il est souvent négligé. L’idée associée à cela, c’est que la valeur d’un enseignant ne se réduit pas à sa capacité à délivrer son savoir. Celui-ci doit surtout aider à appliquer des connaissances, encourager, faire en sorte que ceux qui bénéficient de la formation se posent les bonnes questions. Dit autrement, il doit être d’abord et avant tout un accompagnant. Cela peut sembler une évidence, mais ça ne l’est pas, certainement pas dans notre culture où l’enseignant est encore aujourd’hui surtout un sachant.

Ma grande conviction c’est que la formation doit servir à changer les comportements au-delà des nourrir de connaissances. (…) La formation ne doit pas être considérée comme un aboutissement – ce qui est un réflexe courant – mais plutôt comme un point de départ.

La pierre que vous amenez avec ce livre est celle du Nudge. Qu’est-ce que le nudge apporte de fondamentalement nouveau dans la façon de former les gens ? 

Un des grands enseignements des sciences comportementales dans lesquelles le nudge puise son inspiration est que ce n’est pas parce que nous avons la bonne information que nous prenons la bonne décision. Dans le cas de la formation, cela signifie que ce n’est pas parce que nous savons qu’il faut se former que nous le faisons. Cette vision change beaucoup de choses dans la manière d’aborder l’avant, le pendant et l’après-formation. 

Dans ce cadre, le Nudge apparaît comme un complément à tout ce que la pédagogie apporte déjà. Si je le prends sous un angle personnel, il est aussi pour moi une sorte de prétexte à exprimer comment je ferais des cours aujourd’hui, et comment je conçois mes formations professionnelles, compte tenu du cheminement qui a été le mien ces dernières années autour de ce concept : en intégrant beaucoup plus l’irrationalité des apprenants et l’influence de leur contexte, physique et social. Et aussi en sortant de cette vision selon laquelle tout le monde peut apprendre de la même façon. C’est la fameuse phrase d’Einstein : « Si vous jugez un poisson sur ses capacités à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide ! ». Ces idées sont aussi présentées avec beaucoup de conviction dans cette vidéo de Prince EA

Ce n’est pas parce que nous savons qu’il faut se former que nous le faisons. Cette vision change beaucoup de choses dans la manière d’aborder l’avant, le pendant et l’après-formation. 

On pourrait résumer le Nudge comme étant un ensemble « d’astuces » reposant sur un corpus solide et actualisé de connaissances sur la psychologie humaine. Vous évoquez un certain nombre d’astuces dans votre livre. Si vous deviez en citer qu’une ou deux, lesquelles prendriez-vous ?

Le terme d’astuce n’est sans doute pas le plus approprié. Mais il y a de réels leviers à exploiter. J’ai toujours été impressionné par l’importance de l’environnement physique. J’ai eu l’occasion de le mesurer par moi-même en tant qu’enseignant, en présentant le même contenu dans un amphithéâtre à la Sorbonne et dans des bâtiments en préfabriqué à Saint-Denis. La différence dans l’accueil du cours par les élèves était spectaculaire ! Je pense réellement qu’il faut beaucoup plus soigner cet environnement qu’on ne le fait en général. C’est essentiel pour donner envie aux gens d’apprendre.

Je crois aussi énormément à l’importance de dire aux gens qu’ils sont intelligents, de les mettre en confiance. Donner aux apprenants une image positive d’eux-mêmes, c’est une clé majeure ! Maria Montessori exprimait ce message il y a déjà longtemps, en affirmant qu’il ne fallait jamais dire du mal d’un enfant, même dans son dos. J’aime bien ajouter qu’en fait il faut dire du bien d’un apprenant, même dans son dos.

Je crois aussi énormément à l’importance de dire aux gens qu’ils sont intelligents, de les mettre en confiance. Donner aux apprenants une image positive d’eux-mêmes, c’est une clé majeure !

Une dernière question sur le Nudge, non pas sur les enjeux de formation, mais à propos de la crise sanitaire que nous traversons… Sans tomber dans les polémiques qui abondent, pensez-vous que l’État utilise bien le Nudge pour gérer celle-ci ?

Au départ, l’État a utilisé le Nudge, sans doute un peu de la même façon que pas mal d’entreprises. En mode ponctuel, plutôt que dans une approche globale, stratégique. Cela est en train de changer, et les sciences comportementales commencent à être intégrées, dans la stratégie de communication, notamment. C’est précisément ce à quoi j’encourage de plus en plus souvent les acteurs qui s’intéressent à ces principes. Coller des patchs, cela peut être avoir quelque efficacité, mais il y a bien sûr des limites. Les résultats sont bien plus intéressants si l’usage du Nudge se fait dans une perspective stratégique, avec une vision réellement « citizen-centric ». Tout en faisant preuve de modestie, car le Nudge n’est qu’un moyen du changement parmi d’autres, il ne faut jamais l’oublier !


POUR ACTION

• Echanger avec l’interviewé : @ Etienne Bressoud

• Acheter l’ouvrage : FNACAmazonLibrairies indépendantes

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